La transition économique en Tunisie : quels défis à court et moyen termes ?

Lahcen Achy, Ghazi Boulila, Ghazi Gherairi, Ridha Gouia, Mohamed Haddar 09 Juillet 2011 Tunis, Tunisie
Sommaire
Quelques mois après la chute de Ben Ali, Lahcen Achy, ainsi que des économistes tunisiens, ont organisé une conférence à Tunis pour discuter des défis auxquels la Tunisie fait face afin de réussir sa transition démocratique et d'assurer son développement socio-économique.
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Lors d’une conférence à Tunis, co-organisée par le Carnegie Middle East Center et l’Association des Economistes Tunisiens (ASECTU), des experts se sont réunis pour débattre des principaux enjeux et questions liés à la transition tunisienne. Lahcen Achy, l’économiste de Carnegie, est intervenu aux côtés de Ghazi Gherairi, professeur de droit et membre de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la Révolution, Mohamed Haddar, le président de l'Association des Économistes Tunisiens et Ghazi Boulila, le conseiller du ministre du Développement régional. Ridha Gouia, Secrétaire général de l'Association des Économistes Tunisiens, a souligné lors de ses remarques introductives qu’au delà des préoccupations de court terme, une vision à long terme doit être promue. Restaurer la confiance pour améliorer le lien entre l’administration et le citoyen est essentiel. Pour ce faire, des changements radicaux quant aux systèmes juridique, fiscal, financier, industriel et  agricole doivent être entrepris. 

Les questions clés de la transition

Lahcen Achy a d’abord affirmé que la révolution tunisienne constitue une véritable opportunité historique à saisir pour repenser le développement. Il a ensuite soulevé trois questions majeures :

  • Quel modèle de développement économique la Tunisie doit-elle choisir et quels impératifs doivent guider ce choix ? La Tunisie doit faire le choix entre une économie de marché caractérisée par un rôle minimal de l’Etat ou un modèle à forte composante sociale et où l’Etat détient un rôle considérable. La Tunisie peut être tentée de prendre un pays comme modèle. Cependant, chaque pays possède ses propres spécificités. Le défi pour la Tunisie serait de trouver son propre modèle. Le rôle des think tanks et des plateformes de dialogue entre les différentes composantes de la société tunisienne est fondamental.
     
  • Quel type de croissance la Tunisie doit-elle promouvoir ? Améliorer la croissance économique est une priorité. Mais la croissance à elle seule n’est pas suffisante, a insisté M. Achy. Les décideurs doivent mettre en place des mécanismes d’inclusion en amont et en aval du processus de croissance. Une croissance inclusive doit s’appuyer sur des politiques d’égalité des chances et d’accès aux opportunités (éducation, santé, accès aux marchés de biens et services, de crédit et d’emploi). L’inclusion passe également, selon M. Achy, par des politiques de redistribution appropriées qui  assurent à la fois une équité dans l’allocation des dépenses publiques et dans le partage du fardeau fiscal. 
     
  • Quel doit être le rôle de l’Etat ? L’Etat a indéniablement un rôle primordial à jouer, en termes de fourniture des services publics, de régulation et de garantie de la protection des droits de propriété. L’Etat doit promouvoir la recherche et développement et soutenir l’innovation, a insisté M. Achy. Toutefois, l’Etat doit s’abstenir d’accorder des aides directes aux entreprises.  

Quels sont les défis politiques de la transition ?

Ghazi Gherairi a souligné plusieurs points importants quant aux aspects politiques de la révolution tunisienne. 

  • Une réflexion sur l’usage des concepts : parler de « défi » implique généralement une notion d’externalité. Or la révolution tunisienne est interne et les défis qui en découlent le sont donc également. Pour être plus exact, il propose de définir un défi comme étant la somme des incertitudes sur le chemin à parcourir.
     
  • Une refondation du contrat social : le 23 octobre prochain, jour des élections, est un moment crucial « techniquement, politiquement, et même civilisationnellement » selon M. Gherairi. La Constitution n’est pas tant un aboutissement final mais un moyen de permettre aux Tunisiens d’écrire collectivement leur destin, ce qui constitue un préalable indispensable au développement socio-économique. 
     
  • Une moralisation de la politique : il est nécessaire de mettre en place des mécanismes suffisamment efficaces pour « purifier » un système gangréné par la corruption, souligne Gherairi. Promouvoir la bonne gouvernance et la transparence est ainsi indispensable pour effectuer des dépenses publiques à bon escient, permettre l’émergence d’une opposition politique réelle et un accès des citoyens à l’information. 

Où va le marché de l’emploi ?

Mohamed Haddar a ensuite examiné les perspectives d’évolution du marché de l’emploi. Malgré un niveau de croissance relativement satisfaisant, la Tunisie n’est jamais vraiment parvenue à réduire son taux de chômage, a indiqué M. Haddar. 

  • Une demande d’emploi sans cesse croissante : chaque année, environ 80 000 nouveaux demandeurs d’emplois intègrent le marché du travail. La pression sur celui-ci restera donc importante dans un futur proche. La hausse de la participation des femmes à l’activité économique contribue également à l’accroissement du nombre de chômeurs. De plus, la structure de cette demande se modifie, avec une proportion croissante de diplômés de l’enseignement supérieur, représentant un des défis économiques majeurs pour les années à venir.
     
  • Une offre d’emploi faible et très volatile: les opportunités d’emploi offertes par l’économie tunisienne sont insuffisantes pour absorber les flux d’arrivées sur le marché du travail. Cependant, ce déséquilibre varie en fonction du genre, de l’âge, des qualifications et des régions. Aujourd’hui, les jeunes diplômés des régions défavorisées sont les plus touchés, a souligné  M. Haddar.   
     
  • Quelles sont les orientations possibles pour le marché du travail ? La situation actuelle décrite par M. Haddar n’est pas soutenable. Améliorer la compétitivité de la Tunisie pour favoriser son intégration au sein de l’économie internationale permettrait d’améliorer les indicateurs économiques. Promouvoir le secteur privé, local et international, est une condition nécessaire. Concevoir des nouvelles dynamiques intégrant acteurs publics et privés, et promouvoir l’innovation et la recherche, sont également des pistes de solution envisageables, a conclu M. Haddar.

Comment relever les défis du développement régional ?

Ghazi Boulila, le conseiller du ministre du Développement régional Abderrazak Zouari, a évoqué un Livre blanc que prépare actuellement le ministère afin de proposer une vision détaillée et scientifique du développement régional en Tunisie. M. Boulila a évoqué quatre trains de mesures afin d’assurer une tendance à la convergence entre les régions et réduire les fortes disparités entre les régions développées et celles défavorisées :

  • Améliorer le climat des affaires pour attirer l’investissement : cela permettrait de développer les régions défavorisées de l’arrière-pays en termes de santé, d’éducation, d’infrastructures, d’accès à l’eau potable et à l’électricité, etc.
     
  • Relier les régions en retard aux régions avancées : la proximité géographique entre régions développées et défavorisées peut permettre à ces dernières de bénéficier de l’effet d’entrainement de régions voisines plus avancées. Le développement de l’infrastructure de transport, notamment du réseau ferroviaire, constitue un moyen essentiel pour atteindre l’objectif de désenclavement des régions les plus pauvres, a souligné Boulila. 
     
  • Faciliter un développement économique régional sans recourir à des subventions : cette mesure s’applique à toutes les zones qui intéressent les acteurs privés en raison de leur potentiel naturel, afin d’attirer les investissements étrangers.
     
  • Améliorer la gouvernance : la bonne gouvernance au niveau local, par exemple avec l’établissement d’un conseil régional démocratiquement élu et présidé par un gouverneur de région constitue un autre axe de développement régional selon Boulila. Une meilleure gouvernance permettrait de responsabiliser les régions et conduirait à une meilleure allocation de leurs ressources. 

Les présentations ont suscité un large débat auquel ont pris part des journalistes, des représentants de partis politiques, des universitaires, des hauts cadres de l’administration et des opérateurs dans le secteur privé. La révolution a été un acte fondateur, mais le chemin à parcourir reste long et semé d’embûches. Le débat et l’échange entre l’ensemble des acteurs de la société tunisienne  est un exercice indispensable pour une Tunisie prospère et inclusive qui tire plein avantage de ses atouts, conclut Ridha Gouia, qui a modéré le débat.

Source: www.carnegie-mec.org/2011/07/09/la-transition-économique-en-tunisie-quels-défis-à-court-et-moyen-termes/az0f

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