Réflexions sur la révolte citoyenne au Moyen-Orient

Peter F. Dorman, Rami Khouri, Karim Makdisi, Rami Zurayk, Rima Afifi, Marwan Muasher 17 Mai 2011 Washington, D.C.
Sommaire
Les soulèvements populaires qui ébranlent le monde arabe auront des répercussions aussi considérables et lointaines que difficiles à prévoir pour la politique régionale et internationale.
Rubriques connexes
Related Media and Tools
 
Les mouvements de révolte qui secouent les pays arabes auront des implications considérables sur la scène politique régionale et internationale, bien que celles-ci restent, à l’heure actuelle, difficiles à prévoir. Les régimes arabes, comme les puissances étrangères, se voient contraints de revoir leurs positions sur des sujets aussi divers que les réformes économiques, le rôle des jeunes dans la vie politique et le conflit israélo-palestinien. Le centre Carnegie a accueilli un groupe d’experts de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) exceptionnellement bien placés pour observer et commenter tous les aspects des développements survenus récemment dans la région. Le groupe d’experts était composé du président de l’AUB, Peter Dorman, et des professeurs Rami Khouri, Karim Makdisi, Rami Zurayk et Rima Afifi. Le débat a été animé par Marwan Muasher du Centre Carnegie.

Les origines de la révolte 

  • La dignité: Mme Afifi a souligné que les citoyens au Moyen-Orient se sentent depuis longtemps privés de dignité, aussi bien en tant qu’individus dans leurs relations avec l’État qu’en tant que citoyens arabes dans leurs relations avec le reste du monde. Le geste de Mohamed Bouazizi en Tunisie et celui de Khaled Saïd en Égypte sont, pour M. Khouri, l’écho du combat mené par Rosa Parks. Ces deux personnes étaient des citoyens ordinaires qui refusaient de s’incliner devant l’oppression et qui voulaient simplement qu’on respecte leurs droits. Leur geste a éveillé un sentiment de mécontentement partagé par des millions de citoyens arabes souffrant de privation matérielle et d’exclusion politique.
     
  • La privation matérielle : selon Mme Afifi, les indicateurs socio-économiques tels que le taux de pauvreté ou le niveau d’éducation et de revenus varient sensiblement au sein des pays arabes. L’inégalité reste cependant la principale source de mécontentement de la situation économique. En effet, elle crée un sentiment de privation et de colère à l’égard du système en place. D’après M. Zurayk, les réformes en faveur de l'économie de marché ont engendré un chômage de masse et une situation de corruption généralisée, et ont nourri le mécontentement populaire.
     
  • L’exclusion politique : selon M. Khouri, les citoyens arabes ont depuis longtemps été humiliés et opprimés par leurs dirigeants, et les protestations récentes visent à conférer une légitimité démocratique aux gouvernements et à faire valoir les droits des citoyens. M. Khouri a ajouté que le Liban n’a pas connu de mouvements de protestation similaires parce que tous les Libanais, même les classes défavorisées, ont la possibilité d’accéder aux services de l’État par le biais d’un système de représentation reposant sur des bases communautaires.

Quel avenir pour le printemps arabe ?

  • Le droit des peuples arabes à disposer d’eux-mêmes : le printemps arabe a permis, selon M. Zurayk, de ressusciter cette identité commune autrefois partagée par les pays arabes. De son côté, M. Khouri a souligné que les mouvements de protestation marquent une première tentative par les peuples arabes d’instaurer un système de gouvernance fondé sur le consentement des citoyens et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. A l'instar d’événements similaires qui ont déjà eu lieu aux États-Unis et en Europe de l’Est, les mouvements populaires dans les pays arabes mettront du temps à se concrétiser et risquent de connaître de tumultueux revirements. Mais rien ne sera en mesure d’arrêter ce processus historique fondamental qui s’est engagé dans la région, a ajouté M. Khouri.
     
  • Satisfaire les besoins économiques de la population : les mouvements de protestation qui traversent les pays arabes sont largement dus à des facteurs d’ordre économique. Mais les gouvernements transitoires auront bien du mal à satisfaire rapidement les besoins économiques de la collectivité. M. Zurayk a dans ce cadre évoqué la crainte des Égyptiens de se trouver de nouveau confrontés aux mêmes politiques économiques et aux mêmes dirigeants, malgré la tenue d’élections parlementaires et présidentielles. Une partie du problème tient, selon lui, à la suppression des partis laïques de gauche durant la Guerre froide, les groupes religieux représentant de ce fait les seules forces politiques à évoquer les injustices économiques dont souffre la population.
     
  • S’attaquer aux problèmes les plus épineux : selon M. Makdisi, les Tunisiens et les Égyptiens sont parvenus à écarter deux dictateurs du pouvoir avec relativement peu de dégâts, mais les événements s’avèrent être beaucoup plus compliqués et sanglants en Libye, à Bahreïn, au Yémen et en Syrie. La Syrie représente un cas particulièrement difficile, d’après M. Khouri, et si les protestations parviennent à faire chuter le régime, les retombées d’un tel événement sur la région risquent d’être lourdes de conséquences pour la stabilité en Israël, au Liban, en Irak et dans d’autres régions sensibles.
     
  • Les risques potentiels : le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) est connu pour ses politiques conservatrices et espère freiner tout mouvement de changement en épaulant le régime à Bahreïn et en invitant le Maroc et la Jordanie à se joindre à lui, a affirmé M. Makdisi. Mais aucun dirigeant arabe ne pense que les régimes en place dans les pays du Golfe peuvent se maintenir sans le soutien des États-Unis, selon M. Zurayk.

Le rôle de la jeunesse 

  • Des agents du changement : pour Mme Afifi, les chercheurs et les médias  tendent à véhiculer une image négative du phénomène de croissance démographique chez les jeunes, le décrivant comme source potentielle d’instabilité dans la région. Néanmoins, les jeunes sont largement habilités à jouer le rôle de catalyseur pour un changement positif si l’on leur donne la possibilité de s’exprimer et d’élaborer leur vision de l’avenir. Les jeunes portent en eux l’énergie et l’optimisme nécessaires pour croire qu’ils peuvent encore changer la société.
     
  • L’éducation : Mme Afifi a souligné que l’une des principales causes du chômage au Moyen-Orient est la présence d’un système éducatif inadéquat pour préparer les jeunes aux emplois disponibles sur le marché. Dorman a dans ce cadre affirmé qu’au cours des dix dernières années, les programmes universitaires américains ont vu leur nombre fortement augmenté au Moyen-Orient, ajoutant que le système éducatif américain a suscité beaucoup d'intérêt en cette même période. M. Dorman a également indiqué qu’un système libéral d’éducation aux arts inspiré du modèle américain et fondé sur la réflexion critique, l’écriture et le respect de la diversité est devenu la référence en matière d’éducation dans la région.

La politique américaine au Moyen-Orient 

La réunion du groupe d’experts s’est tenue alors que le président américain Barack Obama s'apprêtait à prononcer un discours de grande importance sur la politique des États-Unis au Moyen-Orient. Les participants se sont alors exprimés sur ce qu’ils espèrent entendre - et ce qu’ils espèrent ne pas entendre.
  • Évaluation de la réponse des États-Unis : pour M. Khouri, les États-Unis ont relativement bien réagi à l’égard des mouvements de protestation désormais connus sous le nom de « printemps arabe ». En effet, ils sont largement restés à l’écart des affaires politiques de la région, en dépit d’une politique jugée inconsistante. Mais le gouvernement américain se doit, selon M. Makdisi, de s’éloigner de sa politique de « deux poids deux mesures » et d’expliquer pourquoi il est intervenu en Libye, mais pas en Syrie et à Bahreïn.
     
  • Le dossier palestinien : d’après M. Makdisi, la position des États-Unis vis-à-vis du dossier palestinien sera l’élément décisif qui permettra de déterminer si les relations arabo-américaines iront de l’avant ou non. Les États-Unis devront prouver leur attachement au respect du droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes. Se prononçant du même avis, M. Khouri a indiqué que les États-Unis appliquent très clairement une politique de « deux poids deux mesures » à l’égard des violations des droits de l’Homme commises par les régimes arabes d’une part, et par Israël, d’autre part. Et d’ajouter : "cette dissonance inspire un profond sentiment d’injustice au Moyen-Orient."
     
  • La pertinence de la politique américaine : selon M. Khouri, les États-Unis n’inspirent ni crainte ni respect dans les pays arabes et leur rôle est désormais marginalisé dans la région en raison de leur propre politique. L’envoi de troupes à Bahreïn par le Conseil de Coopération du Golfe indique que les pays arabes ne s'estiment plus en mesure de compter sur les États-Unis pour les protéger, a-t-il ajouté.
     
  • Le discours du président Obama : les États-Unis jouent un rôle très ambigu dans la région et le discours du président Obama, prévu pour jeudi, constitue l’occasion de définir clairement ce rôle, selon M. Makdisi. Si le président américain souhaite relégitimer les États-Unis dans la région, il devra exprimer le soutien de son pays aux droits de tous les citoyens, où qu’ils soient, et devra également s’empêcher de lier le printemps arabe à la mort d’Oussama ben Laden.
     
  • Traduire les paroles en actes : M. Makdisi a souligné que le discours du président Obama ne suscitera vraisemblablement pas le même intérêt que celui prononcé au Caire en 2009 puisque peu de développements se sont produits depuis. En effet, selon M. Khouri, les peuples de la région en ont assez des discours policés. La population réclame plus que de simples paroles. Ceci s’applique en particulier aux jeunes dans les pays arabes qui commencent à se lasser des contradictions entre ce que les États-Unis disent et ce qu’ils font.
Source: /2011/05/17/réflexions-sur-la-révolte-citoyenne-au-moyen-orient/b77s

Plus de Le Think Tank mondial

Restez informés

Enregistrez-vous pour recevoir la dernière analyse de Carnegie dans votre boîte mail! Les champs marqués par une astérisque (*) doivent obligatoirement être remplis.

Informations personnelles
 
 
Carnegie Middle East Center
 
Emir Bechir Street, Lazarieh Tower Bldg. No. 2026 1210, 5th flr. Downtown Beirut, P.O.Box 11-1061 Riad El Solh, Lebanon
Téléphone: +961 1 99 12 91 Fax: +961 1 99 15 91
Please note...

You are leaving the Carnegie–Tsinghua Center for Global Policy's website and entering another Carnegie global site.

请注意...

你将离开清华—卡内基中心网站,进入卡内基其他全球中心的网站。